TIR À L’ARCANE MAJEUR – Ghérasim Luca

non daté [1962-1963], ex. unique.
– 44 p. ; 25 x 21 x 7 cm ; (O’) – album photo ; texte autographe, diverses techniques : «aux petits points», lettres capitales, encre rouge sur papier ivoire d’Annonay ; mine de graphite sur papier ivoire d’Annonay ou à même l’album ; encre noire, «aux petits points», caractères gras, au verso de certains encarts manuscrits ; 2 dessins «aux petits points» sur deux cartes de tarot imprimées.
– couv. cuir noir frappé ; 20 planches, carton fort ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 070 23.

Détails

Album photo de 20 planches de carton fort, ajouré de part en part (1 ou 2 fenêtres par page).

Couverture en cuir noir frappé, insigne centrale type blason, renforts de coins à motifs floraux et cabochons, en métal chromé ; tranches dorées ; gardes de papier fort blanc moiré et strié.

Photographies diverses (portraits, paysages urbains ou ruraux, bâtiments, bébés).

Deux cartes de tarot avec texte imprimé dans les premiers ajours, texte imprimé entouré de dessins originaux «aux petits points», de couleur jaune, orange, rose et noir, et texte manuscrit au dos de la première carte.

Textes autographes, diverses techniques sur papier ivoire d’Annonay : lettres capitales «aux petits points», à l’encre rouge; «aux petits points» en caractères épais ou non, à l’encre noire (au verso de certains encarts manuscrits à la mine de graphite); à la mine de graphite sur papier ivoire; à la mine de graphite sur l’album.

TIR À L’ARCANE MAJEUR permet une exploration des virtualités en suspens dans le poème : chaque jeu de mot redistribue les cartes. Les personnages sont flottants et le sens de leurs interactions reste instable. Ils sont brouillés par la magie, l’acrobatie et les sciences divinatoires, dont l’équivalent dans le langage est le poème. Le dispositif de l’album, aux allures de grimoire ancien, est transformé par Ghérasim Luca en lieu de cet exercice magique.

Transcription

Au recto de la 1ère carte de tarot :

– Imprimé : «LA CARTE / Du tarot de la bohémienne endormie / on tire à l’arc en image heure / le bateleur pendu dans la maison d’yeux / Par les cordes dans la maison suspendue ! / GHERASIM LUCA»

– Dessin original aux petits points, orange, jaune, noir.

Au verso de la 1ère carte de tarot, mine de graphite :

– «TIR A L’ARC-ENFER // PAS DE CORDE À SON ARC ! / LE PENDU SANS CORDE NI ARC / TIRE LA LANGUE SANS CIBLE NI FLÈCHE»
2ème carte de tarot : même imprimé, dessin original aux petits points, rouge, orange, rose et noir, pas de texte autographe au dos

Corps du texte :

(souligné = lettres capitales, «aux petits points»)

«TIR À L’ARCANE / MAJEUR /// [carte de tarot 1] /// [carte de tarot 2] /// nulle corde à son arc /// ni corde /// ni pendu /// parler / corde // dans la maison du pendu /// le pendu / sans corde ni arc /// tire la langue / sans cible /// (tire la langue / sans cible) /// du tarot endormi /// l’arcane majeur /// pendu /// pendu au bateleur [sous les photos] /// pendu et bateleur [sous les photos] // A E // I [entre les fenêtres] // O U /// le bateleur pendu /// tir à l’arc-en-ciel /// la langue endormie /// parler endormi /// la bohémienne sans arc /// tire de la maison d’yeux /// le pendu sans langue /// du tarot de la langue sans langue /// on tir’ à l’arc-enfer /// suspendu par les cordes sans arc /// parler corde /// dans la maison / sans / cible»

Références

Paralipomènes (éd. Soleil Noir, 1976), «Apostroph’ Apocalypse», p. 75 : «En tête à tête / sous la guillotine // pendant la révolution / quotidienne // tirant hors tarot / et de la bouche du pendu // la langue des oiseaux».

Paralipomènes, «De l’alphabet au bétabet», p. 38 : «La Belle Anonyme tire / (la langue) / à l’arc / (sans-cible)» > « le pendu / sans corde ni arc /// tire la langue / sans cible /// (tire la langue / sans cible)».

Paralipomènes, «L’Amant dit cité», p. 39 : «L’AMANT DIT CITÉ / (Ton beau tombeau) // Le charmeur de serfs / pend sa langue // Fiat Lux ! / luxe âcre // Parler corde / dans la maison d’yeux» > «ni corde /// ni pendu /// parler / corde // dans la maison du pendu».

Paralipomènes, «Poésie élémentaire», p. 7 : «O vide en exil / A mer suave / I mage / E toile renversée / U topique» > «A E // I // O U». Le thème des voyelles renvoie à «L’Alchimie du verbe», de Rimbaud (Une saison en enfer), lieu de réflexion récurrent de Ghérasim Luca.

Les imprimés sur les cartes de tarot se trouvent exactement retranscrits dans les Sept slogans ontophoniques (José Corti, 2008), p. 39 : «DU TAROT DE LA BOHÉMIENNE ENDORMIE / ON TIRE A L’ARC EN IMAGE-HEURE / LE BATELEUR PENDU DANS LA MAISON D’YEUX // PAR LES CORDES DANS LA MAISON SUSPENDUE» > «LA CARTE / Du tarot de la bohémienne endormie / on tire à l’arc en image heure / le bateleur pendu dans la maison d’yeux / Par les cordes dans la maison suspendue ! / GHERASIM LUCA».

Remarques

Dans la revue Arcane 17 (New York, 1945), André Breton parle du «Soleil noir» dans les jeux de tarot. Ces thématiques sont des objets de fascination récurrents dans les sphères surréalistes.

Les «arcanes majeures» sont les cartes 21 ou 22 du jeu de tarot, utilisées pour faire de la divination. Ces chiffres font écho aux 22 planches (2 gardes + 20 cartons forts) de l’album. Cette particularité justifie sans doute la thématique choisie et semble attester d’une étude précise des albums par Ghérasim Luca, préalable à chaque composition.

Particularités

L’album comporte un ajournement vide, laissant une ouverture de part en part. Procédé similaire dans l’album «À» et INDICIBLE INDICE CIBLE.

Le verso de certains encarts manuscrits à la mine de graphite comporte une reproduction du même texte qu’au recto, à l’encre noire, «aux petits points», en caractère épais ou non. Soit un fonctionnement inverse par rapport aux autres albums, où les textes à la mine de graphite se trouvent sous les encarts manuscrits «aux petits points».

L’Humour manqué – Ghérasim Luca

non daté [1962-1963], ex. unique.
– 26 p. ; 24 x 19 x 6 cm ; (M’) – album photo, 13 clichés ; texte autographe, «aux petits points», lettres capitales, sur canson noir.
– couv. velour rouge ; 11 planches, carton fort ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 069 23.

Détails

Album photo de 11 planches de carton fort, ajourées de part en part (1 ou 2 fenêtres par page) ; photographies de famille (portraits fin XIXe siècle).

Couverture velour rouge très abîmée ; fermoir métallique endommagé ; deux écoinçons métaliques en relief, un ornement central métallique à motifs floraux ; gardes en carton fin, noir, motifs étoiles argentées ; tranches dorées.

13 photographies XIXe siècle, portraits de mariage, de soldats, d’un enfant et de femmes ; format cabinet ou carte de visite ; dans une fenêtre format cabinet, un feuillet de canson noir sur lequel sont collées deux photos, l’une est un portrait de femme, l’autre une photo délavée, tâchée de rouge ; certaines fenêtre au cadre déchiré, recollées à même les photographies (indication de manipulations nombreuses).

Textes autographes aux petits points, blanc sur noir, en capitales, dans les encadrements sur feuillets découpés au format de la fenêtre, Canson noir granuleux.

Notations autographes à la mine de graphite sous les photographies ou feuillets (non visible sauf à retirer les photographies et feuillets).

Cet album explore la problématique du manque, en particulier l’arrachement du soldat à son mariage, pris par la guerre. Au fur et à mesure de son avancée, l’album propose le passage des photographies de mariage, aux photographies de soldats, pour finir sur un collage où une photographie de femme est jouxtée à un tirage délavé, comme tâché de sang. Une narration photographique permet donc d’éclairer les non-dits d’un texte volontairement elliptique sur le sujet de la perte.

Transcriptions

Transcription des textes visibles, aux petits points :

«L’HUMOUR / MANQUÉ /// MANQUÉ /// COMME L’ACTE /// ÉCLATE /// DE RIRE SOURD»

Transcription complète avec numéro de pages, à partir du début des pages en carton fort :

(en gras = texte visible; barré = texte raturé) :
«SUR / LA VOIE / LACTÉE [1] /// L’ACTE [2] /// ,,T’’ [3] /// L’HUMOUR / MANQUÉ [4] /// MANQUE [8] /// COMME L’ACTE [8] /// ÉCLATE [12] /// ON PORTE LA CROIX-SANS-TÊTE / NI ,,É” CROIX (SANS ,,T”) / (,,ET’’ NIÉ) / (DONC NI ,,É’’) [13] /// DE RIRE SOURD [15] /// SANS OMBRE [16]/// NI PROIE [16] /// L’HOMME-ROI / NIÉE [18] /// NIÉ / L’HOMME-ROI [18]»

Références

Les références portent ici sur les sections cachées du texte, lesquelles renvoient à des textes connus, ou du moins à certains traits de textes connus.

«SANS OMBRE /// NI PROIE» [p. 16] > jeu autour du titre du recueil La Proie s’ombre (José Corti, 1991). «Lâcher la proie pour l’ombre» est une locution récurrente dans l’œuvre de Ghérasim Luca. Référence que l’on trouve également dans les Sept Slogans ontophoniques (José Corti, 2008), p. 53 : «La proie s’ombre. / Ni ombre ni proie. / Mot-clef pour porte-parole.»

«SUR / LA VOIE / LACTÉE» [p. 1] > titre d’une section de Héros-limite (éd. Le Soleil Noir, 1953), «La voie lactée», p. 33.

«ON PORTE LA CROIX-SANS-TÊTE / NI ,,É” CROIX (SANS ,,T”) / (,,ET’’ NIÉ) / (DONC NI ,,É’’)» [p. 13] > renvoie, comme de nombreux albums, à un passage récurrent des Paralipomènes (éd. Le Soleil Noir, 1976), p. 85, 86, 87, 88 : «La supérieure virgule ( ’ ) / Le supérieur inconnu ( ) / en « tête à tête » / sans « t » ni « é » / à santée niée».

Particularités

Ce texte présente de nombreux textes à la mine de graphite cachés derrière les encarts noirs ou les photographies. Il est fréquent que des premières notations, souvent à la mine de graphite, se trouvent soit directement sur les feuilles qui séparent un côté et l’autre d’un ajournement, soit au dos des encarts manuscrits, soit au dos des photographies. Il peut s’agir de repères ou de traces de tentatives précédentes, mais également de parties délibérément dissimulées, enjoignant à un jeu d’interaction où les détails du dispositif s’ouvrent aux curieux. En atteste, pour cet album, la continuité entre les notations dissimulées qui répètent la partie de texte qui les cachent et les éléments cachés qui offrent une extension du texte. En outre, le rapport thématique à la surdité et à l’acte manqué ainsi que la proximité chronologique avec d’autres textes jouant de ces dissimulations font pencher vers l’hypothèse d’un dispositif pensé en ce sens.

Monsieur Paris – Ghérasim Luca

non daté, ex. unique.
– 34 p. ; 25 x 19 x 6 cm ; (ø) – album photo ; texte autographe, mine de graphite, lettres capitales, sur l’album.
– couv. cuir frappé marron ; 14 planches, carton fort ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 067 23.

Détails

Album photo de 14 planches de carton fort ajourées de part en part (1 ou 2 fenêtres par page).

Couverture cuir frappé marron ; fermoir métallique absent ; coins renforcés, ornement en forme de blason et cabochons métalliques ; gardes en papier fin blanc, moiré et strié, page liminaire de carton fin ; tranches dorées.

Photographies de famille (principalement portraits, pris à Lille et Paris à la fin du XIXe siècle).

Textes autographes à la mine de graphite, en capitales, sur l’album, entre et au-dessus des encadrements.

Carte postale et portrait collés sur les pages liminaires cartonnées, notations autographes.

Cet album figure comme un des plus énigmatiques de la collection. Proche de rébus et du texte à trou, il entretient un dialogue étonnant avec les photographies. On peut certainement faire de la notation «ALBUM DE NON-FAMILLE», sous-titre de l’album, un concept même de ce qui se joue pour Ghérasim Luca dans l’élaboration de ces livres. Le lien familial qui justifie l’«album de famille» est détourné, distendu et récupéré au profit d’une manière plus large de faire sens, au-delà de la raison première de l’album. Tout élément du dispositif intègre désormais le fonctionnement de l’album de non-famille, du timbre poste ou de l’encart vide, jusqu’aux informations et signatures des photographes.

Transcription

«[sur la carte postale, sur un tampon «Lille», manuscrit «Monsieur Paris*» : astérisques «soleil» renvoyant en bas de page aux notes manuscrites suivantes :] / * L’ILE / ** ALBUM DE NON-FAMILLE /// COUPLE INSOLITAIRE / P….. A….. / L… M…….. /// LES TROIS SOEURS // M…….. H…….. / D…….. / A / P / L… M…….. / M…….. /// P / A / C / D / F / H / L / M /// P / A /// A /// A / P.. /// P / A / D . . / P . . . . . . /// COUPLE /// COUPLE /// COUPLE /// COUPLE /// COUPLE /// [«L», sur l’encadrement de la photo] / M /// C R I L L O N ’ / R U E V I V I E N N E /// COUPLE /// COUPLE /// COUPLE /// «COMME» // L M // COUPLE INSOLITAIRE »

Références

Dans les Sept slogans ontophoniques (éd. José Corti, 2008), p. 69 : «A – FEMME / LE COUPLE INSOLITAIRE // VRAI SEMBLABLE MENT» > «L M // COUPLE INSOLITAIRE».

La «RUE VIVIENNE» est la rue où a habité le Comte de Lautréamont, comme mentionné par Ghérasim Luca dans une notation autographe sur la troisième carte postale de l’album DROIT DE REGARD SUR LES IDÉES (vol. 1).

LE CRI-TAIRE – Ghérasim Luca

non daté [1962-1963], ex. unique.
– 38 p. ; 28 x 22 x 7 cm ; (H’) – album photo ; texte autographe, mine de graphite, lettres capitales, sur papier beige ; retranscription partielle dactylographiée.
– couv. basane noire ; 17 planches, carton fort ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 065 23.

Détails

Album photo de 17 planches de carton fort ajourées de part en part (1 ou 4 fenêtres par page).

Textes autographes, lettres capitales, crayon de graphite, sur 16 feuilles fines beige ou canson granuleux beige (format carte de visite ou cabinet) insérés dans les ajours, et deux notations sur l’album ; dernière notation au recto de la dernière garde, autographe, mine graphite, minuscules ; feuillet mobile dactylographié, retranscription partielle du poème.

Couverture en basane noir ; fermoir métallique absent ; gardes en carton fin vert, imprimés végétaux et dorures.

Photographies de famille fin XIXe siècle format cabinet ou carte de visite (nombreuses redondances, avant dernière photo retournée) ; une carte postale format carte de visite, découpage de silhouette noir sur blanc ; tranches dorées.

Textes autographes, lettres capitales, crayon de graphite, sur 16 feuilles fines beige ou Canson granuleux beige (format carte de visite ou cabinet) insérés dans les ajours, et deux notations sur l’album ; dernière notation au recto de la dernière garde, autographe, mine graphite, minuscules ; feuillet mobile dactylographié, retranscription partielle du poème.

«L’auto-sabotage comme un des beaux-art de v’ivre» est une phrase programmatique pour la lecture des albums de Ghérasim «(LOUP) K». Elle cerne la dimension introspective de son travail, toujours entrecoupée d’humour et d’impossibilité à se dire autrement qu’au miroir anachronique des portraits d’autrui. Outil de démystification du «POÈTE MAUDIT» et glace déformante, l’album photo informe et détourne, contre le confort du «MOT-DIT».

Transcription

«LE CRI-TAIRE /// DE MONSIEUR… /// (LOUP) /// …K /// AU K BARRÉ * /// * MONSIEUR / ZÉRO /// «PAUL /// BOURGET /// EN… » /// [robe peinte en bleu et décor en rouge/vert] /// … CALE-SON /// FAUSSER / LE POÈTE MAUDIT /// (HAUT DE FORME /// BAS FOND) /// EFFACER / LE MOT DIT /// [photographie abîmée au niveau du cou] /// [mention manuscrite en minuscule sur le recto de la dernière page de carton fin :] L’auto-sabotage comme un des beaux-art de v’ivre /// [sur feuillet volant : retranscription dactylographiée ; manuscrite pour la dernière phrase]»

Références

Si on ne note pas de ressemblances majeures entre cet album et les Paralipomènes (éd. Le Soleil Noir, 1977), des éléments de lexique font remarquer des interrogations communes :

Paralipomènes, p. 29 : «LE POÈTE MAUDIT / … le monde» > «FAUSSER LE POÈTE MAUDIT»

Paralipomènes, p. 57 : «CRIER TAIRE SOURIRE FOU» > «LE CRI-TAIRE».

Paralipomènes, p. 69 : «V’ivre l’apocalypse / c’est v’ivre la vie manquée» > «L’auto-sabotage comme un des beaux-art de v’ivre».

Remarques

La communication s’établit surtout avec d’autres albums. «À» (photo renversée); LE MORT EN COLÈRE; À BRAS OUVERT MAIN COUPÉE (retranscription dactylographiée). Ces proximités attestent l’idée d’une continuité chronologique entre albums, mais permettent également de voir se dessiner un projet commun entre les albums d’une même période (cf. organisation par pastilles numérotées, ils sont respectivement identifiés comme : C’, D’, E’ et H’).

QUAND UN CORPS SONORE – Ghérasim Luca

Paris, 1962, ex. unique.
– 52 p. ; 27 x 21 x 6,5 cm ; (IV) – album photo, 33 clichés ; texte autographe, «aux petits points», lettres capitales, encre noir sur canson ivoire ; 27 dessins «aux petits points».
– couv. skyvex noir frappé ; 24 planches, carton fort ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 068 23.

Détails

Album photo Kodak (ca. 1900-1920) de 24 planches de carton fort ajourées de part en part (deux fenêtres par page, sauf 14 pages couvertes de carton ivoire) ;

Couverture skyvex noir frappé, dorure «Kodak Souvenirs» sur le premier plat ; gardes en carton rigide, doublé d’un papier blanc moiré et strié ; tranches dorées ;

33 photographies début XXe siècle, format carte de visite (11×8 cm), imprimées sur papier très fin, glacé ou non, paysages divers (ruraux, urbains, ruines, ports, rivages, rochers, églises et châteaux), principale redondance : présence d’eau (rivière, lac, cascade, mer) sur 18 photographies ;

Textes autographes «aux petits points» noirs, lettres capitales, sur 13 feuillets de canson granuleux et gras, ivoire, dos lisse et marron, découpés format carte de visite (traits de découpe visibles), insérés dans les ajours sans photographies ; 5 feuillets laissés vides ; dernier feuillet comportant la signature de l’artiste à la mine de graphite et la date ;

27 dessins «aux petits points», à l’encre noir sur canson granuleux et gras, ivoire, verso lisse et marron : 12 en pleine page (24,2 x 15,6 cm), sur canson collé directement sur l’album, 15 en format carte de visite, insérés dans les ajours, dont deux paires au format carte de visite, sur une même page, qui se complètent.

Cet album comprend un texte inédit et vingt-sept dessins originaux pour former ce qui peut être l’album le plus abouti de la collection. Un jeu se développe dans la gestion du dispositif, entre pleins et vides : le propos du texte, sur la nature des ondes sonores, est mis en écho plastiquement par le rapport qu’entretiennent les segments de texte, les photographies, les blancs et les dessins.

Transcription

«[capitales, encre noir, «aux petits points» :] QUAND UN CORPS SONORE A ÉTÉ / FRAPPÉ, SES MOLÉCULES ÉPROU- / VENT AUSSITÔT UN MOUVEMENT / DE VIBRATION OU D’ONDULATION [1] /// L’AIR QUI ENVIRONNE CE CORPS / PARTICIPE A CE MOUVEMENT ET / FORME AUTOUR DE LUI DES ONDES / QUI NE TARDENT PAS À PARVENIR À / L’OREILLE [2] /// [dessin pleine page] [3] /// L’AIR EST DONC LE PRINCIPAL VÉHICULE / DU SON, QUI SE PROPAGE AVEC UNE / VITESSE DE 340 MÈTRES PAR SECONDE ; / LES LIQUIDES QUI LE TRANSMETTENT / AVEC LE PLUS DE RAPIDITÉ, SA VITESSE / PAR SECONDE DANS L’EAU EST DE / 1425 MÈTRES [5] /// [format portrait dans la largeur] DANS LES SOLIDES, LA VITESSE / EST ENCORE PLUS GRANDE, / AUSSI A-T-ON L’HABITUDE DE / SE COUCHER À TERRE QUAND / ON VEUT RECONNAÎTRE UN / UN BRUIT QUE NE PERÇOIT / PAS ENCORE L’OREILLE DE / CELUI QUI EST DEBOUT [7] /// [même page, dessin] [7] /// LE SON NE SE TRANSMET / PAS DANS LE VIDE [8] /// [dessin unique coupé en deux, réparti sur les deux ajours] [9] /// [dessin dans le deuxième ajour de la même page : même dessin coupé en deux] [9] /// SON INTENSITÉ AUGMENTE / OU DIMINUE EN MÊME TEMPS / QUE LA DENSITÉ DU MILIEU / QUI LE TRANSMET [11] /// C’EST AINSI QU’AU SOMMET / DU MONT BLANC, OÙ L’ / AIR EST TRES RARÉFIÉ, / UN COUP DE PISTOLET / NE FAIT PAS PLUS DE / BRUIT QU’UN COUP DE / FOUET DANS LA PLAINE [13] /// LORSQUE LES ONDES SONORES / RENCONTRENT UN OBSTACLE FIXE, / ELLES SE RÉFLÉCHISSENT DE / TELLE SORTE QUE L’ANGLE / DE LA RÉFLEXION EST ÉGAL À / L’ANGLE DE L’INCIDENCE [14] /// [dessin dans l’ajour gauche] [15] /// [dessin dans l’ajour droit] [15] /// C’EST SUR CETTE / PROPRIÉTÉ QU’EST / FONDÉE LA THÉORIE / DE L’ÉCHO [16] /// [carton vide dans l’ajour droit] [18] /// [carton vide dans l’ajour gauche] [19] /// [dessin pleine page] [20] /// [dessin petit format dans l’ajour gauche de la page en vis-à-vis] [21] /// AU MOMENT [22] /// OÙ [22] /// [photo d’église dans l’ajour gauche] [23] /// [dans l’ajour droit :] MIDI A SONNÉ / MARQUE LE FAIT // MIDI EST SONNÉ / MARQUE L’ÉTAT [23] /// [double page de dessins pleines pages : double page centrale] [24-25] /// [double page de dessins pleines pages] [26-27] /// NE SONNER MOT [28, ajour gauche] /// NE SONNER MOT [29 ajour droit] /// [dessin] [30 ajour droit] /// [dessin] [31 ajour gauche] /// [dessin pleine page] [32] /// [retour des encadrements format paysage, dans la hauteur] /// [dessin ajour supérieur] [35] /// [double page de dessins pleine page] [36-37] /// [dessin ajour supérieur] [38] /// [dessin ajour inférieur] [38] /// [dessin ajour inférieur] [39] /// [double page de dessins pleine page] [40-41] /// [dessin pleine page] [42] /// [dessin unique coupé en deux, réparti sur les deux ajours] [43] /// [carton vide dans l’ajour supérieur] [44] /// [carton vide dans l’ajour supérieur, dessin dans l’ajour inférieur] [45] /// [double page, cartons pleine page collés] [46-47] /// [carton supérieur vide, carton inférieur avec mentions autographes, mine graphite, écriture cursive :] gherasim luca // Paris 62»

Remarques

Ce texte de 1962 est très complémentaire de Je m’oralise (écrit en 1960 pour introduire la lecture de «Passionnément» [Le Chant de la carpe], voir Europe, n° 1045 [«Ghérasim Luca», dir. Serge Martin, p. 91; texte ensuite publié chez José Corti en 2018]). Ces deux textes peuvent être rapprochés par leur dispositif, leur ton et leur mise en question de l’espace par la vibration.

Particularités

La majorité des albums comportent une pastille annotée, collée sur le revers du premier plat. Contrairement aux autres albums, dont l’annotation se fait en chiffre arabe ou par une lettre, celui-ci est le seul à comporter le chiffre romain «IV», alors même qu’il est composé sur une période similaire aux autres albums.

Aussi, contrairement à la plupart des albums, les photographies ne sont pas des portraits mais des paysages, comportant essentiellement des plans d’eau, rivières ou scènes côtières.

TIR À L’ARC-ENFER – Ghérasim Luca

non daté [1962-1963], ex. unique.
– 56 p. ; 27 x 20 x 6,5 cm ; (Q) – album photo, 54 clichés ; texte autographe, «aux petits points», lettres capitales, encre blanche sur canson gris ; retranscription dactylographiée.
– couv. toile enduite bordeaux ; 26 planches, carton fort gris, ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 066 23.

Détails

26 planches de carton fort gris, ajourées de part en part (2 ajours par page, orientation paysage, encadrement bandeau anthracite).

Couverture en toile enduite bordeaux ; garde de carton fort gris ; très bon état.

54 photographies de scènes diverses (paysages, village, fête, voitures, rivière, mer, années 1860) ; pour la plupart, format carte de visite, d’autres légèrement plus petites.

Poème autographe en capitales, «aux petits points», à l’encre blanche sur canson gris, épais et granuleux (couleur très proche des planches de l’album) ; certaines lettres en caractère gras ; feuillet mobile de papier «Extra Strong Laser Jet» 80g filigrané, dactylographié, retranscrivant le texte, intercalé entre les deux dernières pages (caractères gras soulignés) ; textes manuscrits, à même l’album, au crayon de graphite sous la majorité des feuilles canson grises (invisible sans retirer les feuillets canson).

Ce texte emploie un ressort classique de l’œuvre de Ghérasim Luca, employé dès 1953 dans Héros-Limite (éd. Le Soleil Noir) : «Olga / dont le / g / spécifique se dissout / tautologiquement / dans l’océan du vertige de l’éclair du cheval / calligraphique / de / mon / L / initial» («Initiation spontanée», p. 59). Le Chant de la carpe (Le Soleil Noir, 1973) développe cette dynamique dans «Le Verbe», pour qu’enfin les Paralipomènes (1976), écrits dans les années 60, en fassent un principe cardinal. Le syntagme, décomposé ad nauseam, sature l’espace du poème pour faire de chaque fin de texte une éruption.

Transcription

«TIR À L’ARC-ENFER /// LA VOIE-VOIX «SÈCHE» /// L’«S» / SERPENTE / EN TÊTE DE / «FLÈCHE» /// «S» EN «FL» /// EIFFEL SOUPLE /// TOUR EN SPIRALE /// «L» / D’UNE «MÈCHE À TÊTE D’«L» // (VERBE) /// «L» EN «FLAMME» / AILE EN «FEMME» /// «L» AIME «M» /// AMOUR À ÉCHO /// «L» «M» /// «L» L’«M» /// «L» L’«M» /// ÉCHORPS DE LETTRE /// FILS / DE / VEUVE // FILLE / DE VEUF / EN «TÊTE À TÊTE» SANS «T» NI «É» À SANTÉ NIÉE /// [retranscription dactylographiée]»

Références

La dernière phrase fait écho aux suites des Paralipomènes (éd. Le Soleil Noir, 1977), p.84-88, comprenant à chaque fin de page la notation suivante : «La supérieure virgule ( ’ ) / Le supérieur inconnu ( ) / en «tête à tête» / sans «t» ni «é» / à santé niée». Cette ritournelle s’accompagne de prémices analogues à ce texte, où un jeu de mot est retourné dans tous les sens jusqu’à échouer sur sa sentence finale. Tout se passe comme si TIR À L’ARC-ENFER était une extension possible de ce dispositif ou une suite envisagée de la section «Paralipomènes». Il en va de même pour les textes L’ANGE «JE», «À» et L’OBJET DU REFUS.

Le jeu entre le «L» et le «M», qui peut faire référence à (Ghérasim) «Luca» et «Micheline» (Catti), se retrouve abondamment dans l’album Monsieur Paris.

Il est fait référence à «L’ARC-ENFER» dans les albums TIR À L’ARCANE MAJEUR et Zéro coup de feu.

«FILS DE VEUVE / FILLE DE VEUF» fait écho à l’album NI FILS DE VEUVE (10’).

Ils renvoient tous deux à un des «sémaphorismes» de 1960, «Ni fils de veuve», Sept slogans ontophoniques (José Corti, 2008), p. 63 :
«NI FILS DE VEUVE / ENTRE TENUE / PAR LA FILLE DU VEUF / NI FILLE DE VEUF / ENTRE TENUE / PAR LE FILS DE LA VEUVE // AMOUR DE L’OR FÉLIN».

«À» – Ghérasim Luca

non daté [1962-1963], ex. unique
– 32 p. ; 31 x 26 x 7 cm ; (C’) – album photo, 23 clichés ; texte autographe, mine de graphite, lettres capitales, sur papier crème.
– couv. basane vert frappé ; 14 planches, carton fort, contrecollé, ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 064 23.

Détails

Album photo de 14 planches de carton contrecollé, ajourées de part en part (1 à 4 fenêtres par page) ;

Couverture de basane vert frappé, avec reliefs et dorures à motifs floraux et végétaux sur le premier et dernier plat, dos nervuré ; fermoir métallique absent ; gardes en papier fort, doublure de papier vert texturé à motifs végétaux blancs ;

23 photographies XIXe siècle format carte de visiteou cabinet (portraits : une homme et sa fille, soldats, seuls ou en binôme, hommes en costumes, jeunes femmes), dont certaines retournées dans leur fenêtre et une peinte (torero, cape peinte en rouge), une photographie, la dernière de l’album, coupée en deux au format cabinet (plus récente, début XXe, femme en costume asiatique) ;

Textes autographes, lettres capitales, à la mine de graphite, sur 26 feuillets de papier crème, fin, découpés au format carte de visite ou cabinet selon les encarts, insérés dans les ajours, 15 d’entre eux sont laissés vierges ; un ajour format cabinet laissé vide.

Partie prenant d’une conception du langage bien propre à Ghérasim Luca, ce texte interroge la réversibilité du langage par l’homonymie. Un flou s’installe par les rapprochements effrénés de syllabes qui entrent en concours et saturent l’espace sonore. Il en résulte une remise en question du haut, du bas, de ce qui fait sens et plus généralement de la notion de cadre ; interrogation doublée le renversement des photographies dans leurs ajours.

Transcription

«À» // (VOIRE «L’INITIALE» DANS «LA LETTRE» PARIS 1960) /// ZÉRO HÉROS ÉROS / EN «TÊTE À TÊTE» / SANS «T» NI «É» /// GRAVE SA VOIX/E/S / DE «A» À «A» ACCENT GRAVE /// (DE LA CHOSE À LA CH’OSE) /// ACCENTUE* / L’INITIALE // ACCENT TUE /// [cape de torero peinte en rouge et points rouge et bleu sur les chaussettes : comme dans le n°6] /// V’IVRE / SANS INITIALE /// [une photo à l’envers] /// & /// [sur une page à quatre fenêtre, la photo en haut à gauche et en bas à droite sont retournées : sur les lignes supérieures et inférieures = la même personne à l’endroit puis à l’envers] /// S’EN SORTIR* // *SANS SORTIR /// HORS HÉROS /// [page ajourée, découpée de part en part : laisse paraître «hors héros»] /// ZÉROS // MOT-VALISE / SANS FOND / AYANT / ZÉD / (OMEGA) / POUR FIN / D’INITIALE / PARIS 1962»

Références

Remarques

Serait extrait du poème «l’initiale» dans le recueil auto-édité par luca, La Lettre, Paris, 1960 (11 exemplaires tapuscrits, tract / affiche), disponible à la bibliothèque Jacques Doucet

Fait aussi écho à Paralipomènes, «Apostroph’ apocalypse», Soleil Noir, 71 : «en «tête à tête» / sans «t» ni «é»» / «de la chose à la ch’ose»

Paralipomènes, «Paralipomènes (suite)» p. 87 : «mot-valise à triple fond : / zéro (héros) éros, sans centre / mot-valise à triple fond»

Comment dans LE MORT EN COLÈRE, comporte une photo de toréador colorisée.

Particularités

L’album comporte un ajournement vide, laissant une ouverture de part en part. Procédé similaire dans les albums TIR À L’ARCANE MAJEUR et INDICIBLE INDICE CIBLE.

Organisation des photographies

A partir de la deuxième moitié de l’album, certaines photographies sont renversées dans leur cadre.

LE MORT EN COLÈRE – Ghérasim Luca

Paris, 1962, ex. unique.
– 30 p. ; 29 x 23 x 7 cm ; (D’) – album photo ; texte autographe, mine de graphite, lettres capitales, sur l’album.
– couv. chagrin brun/marron ; 13 planches, carton fort ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 063 23.

Détails

Album photo de 13 planches de carton fort ajourées de part en part (1 ou 4 fenêtres par page).

Couverture en chagrin brun/marron ; gardes vertes motif floraux ; reliure tissu rouge ; fermoir métallique entier et fonctionnel ; tranches dorées.

Textes autographes à la mine de graphite, lettres capitales, en périphérie des ajours.

Jeu d’alternance entre fenêtres remplies par des photographies et celles remplies par des feuillets de canson marron, granuleux.

Interventions graphiques sur certaines photos : coloriages sur trois photographies. Verso planche 7 : bonnet bleu, écharpe rouge). Recto verso planche 8 : 2 illustrations, médaillon jaune / cape de torero rouge).

Photographie grand format (16,5 x 23,5 cm), type photo de classe d’un lycée de filles, glissée dans la dernière garde.

Le court récit du «MORT EN COLÈRE» laisse envisager, non sans comique, l’ouverture de l’album photo comme une exhumation des photographiés. La mise en livre reviendrait alors à une mise en bière suivant un rituel tout différent où les fleurs et les couronnes s’absentent mais «L’EXPOSITION DU CORPS HORS DE SOI ,,EMBAUME’’ LE MORT».

Transcription

«LE MORT EN COLÈRE // IL PRIT SES POMPES FUNÈBRES POUR UN TRANSPORT / AU CERVEAU /// INHUMÉ À BOUT DE SOUFFLE /// EXHUMÉ À SOUFFLE COUPÉ /// IVRE-MORT AU FOND DE LA BIÈRE /// SON BILLET DE FAIRE-PART FULMINE DERRIÈRE LE SUAIRE / SON EXTRAIT MORTUAIRE EXASPÈRE LE CATAPHALQUE /// SANS FLEURS /// NI COURONNE /// À CHAQUE CROQUE MORT, SON DERVICHE TOURNEUR /// VEILLER LE MORT HORS DE SOI /// L’EXPOSITION DU CORPS HORS DE SOI ,,EMBAUME‘‘ LE MORT /// NE PLUS SE RECONNAÎTRE À SES PROPRES OBSÈQUES : / ASCÈSE D’OBSÉDÉ SEC /// L’ACCÈS DES MORTS AUX RESTES MORTELS /// CI-GÎT UN CHAR FUNÈBRE /// ICI REPOSE LE CORBILLARD /// MÉDECIN DES MORTS, BACCHANTE /// DÈS LA LEVÉE DU CORPS, ET COMME PRIS D’UNE SORTE DE RAGE / AU CORPS DISPARU, L’,,EMPORTEMENT‘‘ DU CADAVRE PORTE / EN TERRE LE CORTÈGE»

Références

Cet album peut être approché, par son traitement ironique de la mort, d’un texte comme La Mort morte (José Corti, 1994).

Particularités

Certaines photographies sont d’un format trop petit pour les ajours dans lesquelles elles sont glissées, elles sont alors glissées dans le coin inférieur droit, sans y être collées.

Organisation des photographies

Les photographies sont plus récentes que la majorité des albums (début XXe siècle).

La première moitié est intégralement composée de photographies de femmes, seules ou en groupe, de formats divers ;

Toujours majoritaires dans la deuxième moitié, des jeunes hommes, des soldats et un torero (cf. «À») s’ajoutent à l’équation.

Les trois dernières photographies montrent des groupes, deux sont des photos de classe d’écoles de filles, la dernière d’entre elles est volante, insérée derrière la dernière garde.

L’ABJECTIF – Ghérasim Luca

non daté [1960-1962], ex. unique.
– 46 p. ; 32 x 26 x 8 cm ; (A’) – album photo, 119 clichés ; texte autographe, lettres capitales, mine de graphite sur papier granuleux beige.
– couv. cuir noir ; 21 planches, carton fort ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, don de Micheline Catti ; inv. n° 060 23.

Détails

Album photo de 21 planches de carton fort ajouré (1 à 4 fenêtres par page).

Couverture cuir noir et dorure, pièce de métal découpée et sculptée, motif marguerites, signes d’usure sur le dos ; fermoirs métalliques cassés ; dorures sur le premier plat, les tranches et sur l’encadrement des pages et des fenêtres ; gardes de papier fort blanc moiré et strié.

119 photographies XIXe siècle (photographies de famille, portraits seuls ou groupes, buste ou plain-pieds, regroupements de photographies d’enfants très jeunes et nouveaux-nés) ; certains encadrements entre deux photographies sont coupés pour lier les deux clichés (deux photos de frère et soeur, de couple déguisé), même procédé pour insérer un texte.

Textes autographes, à la mine de graphite, lettres capitales, sur 29 feuillets de papier beige granuleux (format carte de visite, cabinet, et deux formats intermédiaires, insérés dans deux fenêtres reliées par des découpes de leur encadrement).

Par variation grammaticale et décomposition de l’album de famille, Ghérasim Luca propose un étonnant parallèle entre l’adjectif et les liens de sang. Au même titre que la répétition, le tri des photographies vire à l’obsession. Derrière la simplicité du dispositif et l’innocence des procédés, Ghérasim Luca nous met finalement en face d’un album passant du jeu au «MONSTRUEUX», par subversion linguistique.

Transcription

«L’ABJECTIF /// CRASSEUX /// POISSEUX /// PARESSEUX… /// CONTAGIEUX /// MÉLODIEUX… /// POUSSIÉREUX… /// PLUTÔT / ANXIEUX / ET / SILENCIEUX / QUE / VERTIGINEUX /// PLUTÔT DÉDAIGNEUX ET SUPERSTITIEUX /// NI TORTUEUX NI TUMULTUEUX /// TOUJOURS / RESPECTUEUX / ET / IRRESPECTUEUX /// JAMAIS / IMPÉTUEUX / OU SOMPTUEUX /// JAMAIS NÉBULEUX /// TOUJOURS VIGOUREUX /// LITIGIEUX /// PRODIGIEUX… /// TOUJOURS INCESTUEUX /// ET SINUEUX /// JAMAIS CAVERNEUX /// PLUTÔT BRUMEUX / ET VÉNIMEUX /// RIGOUREUX /// ET SPONGIEUX /// MONSTRUEUX [page sans aucune photo sur les 4 emplacements, juste ce mot dans le cadre en bas à droite]»

Références

Ce texte s’approche du dispositif de «Crimes sans initiales», dans La Proie s’ombre (José Corti, 1991), p. 93-107. On y trouve une liste de 14 pages, de mots dont le suffixe est en -isme.

Le caractère obsessif de cette répétition trouve un écho dans un album comme Tête de dictionnaire et s’approche de tentatives de Héros-Limite dans des textes comme «Ma déraison d’être» ou «Autres secrets du vide et du plein».

Remarques

Cette accumulation de termes, qui fait passer de l’adjectif à l’abjectif, peut s’envisager suivant le critère d’«impertinence» que développe Charlène Clonts («Comme je dis comme : Ravinement et maillage de l’espace figural dans l’œuvre de Ghérasim Luca», Europe, n°1045 2016). Plutôt que de mener à un non-sens, qui compromet l’efficacité du langage, chez Luca, l’impertinence met en évidence l’absurdité des catégories du langage, ici celle de la catégorie «adjectif». L’accumulation révèle des connivences sonores et graphiques débordant la catégorie grammaticale de l’adjectif. Ainsi, le dispositif de l’album ménage des parallèles entre l’impertinence des adjectifs entre eux et des photos de famille entre elles (ajours découpés), pour que se fasse alors le passage de «l’album de famille» à l’«ALBUM DE NON-FAMILLE» (Monsieur Paris). Le lien familial entre les individus photographiés est vidé par le travail de l’artiste pour rejoindre des critères qui, après manipulation de l’album, formulent des rapports de sens par d’autres voies : allure du costume, pose de l’enfant, présence d’un cerceau, paire de chaussures, cadre de la photographie, glissement de plusieurs individus sur un même cliché.

À BRAS OUVERTS MAIN COUPÉE – Ghérasim Luca

non daté [1962-1963], ex. unique.
– 30 p. ; 29 x 23 x 7 cm ; (E’) – album photo, 30 clichés ; texte autographe, «aux petits points», lettres capitales, encre blanche sur canson noir ; retranscription dactylographiée.
– couv. velour jaune ; 13 planches, carton fort ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 062 23.

Détails

Album photo de 13 planches de carton fort ajourées de part en part (une ou quatre fenêtres par page).

Couverture de velour jaune, écoinçons métalliques dorés ; fermoir métallique endommagé, non fonctionnel ; dorures sur les tranches et l’encadrement des pages et des fenêtres ; gardes violettes, bosselage impression nuages, carton fin texturé (stries horizontales).

30 photographies XIXe siècle (portraits, plain-pied ou buste, format carte de visite ou cabinet, photographies de famille, couples, ou homme/femmes seuls, soldats).

Textes autographes, lettres capitales, «aux petits points» à l’encre blanche sur feuillets de canson noir granuleux, insérés dans les ajours ; derrière certains feuillets, texte inscrit à la mine de graphite, repères ; titre autographe au verso de la première garde, doublée d’un papier canson noir granuleux, collé, pleine page ; retranscription dactylographiée en capitales bleues sur feuille blanche fine, intercalé à la fin de l’album.

Comme dix-huit des quarante trois albums de ce fonds, À BRAS OUVERTS MAINS COUPÉES est un texte qui se trouve dans le recueil Paralipomènes en 1976. Texte et disposition de l’album évoluent ensemble, ainsi, au même titre que le texte échoue de mot en mot sur le terme «BRASIER», les planches se vident peu à peu de leurs figures. Les encarts laissés vierges, insérés dans les ajours, remplacent progressivement les portraits, pour qu’il ne reste enfin qu’un grand encart noir, sur lequel le livre se referme.

Transcription

«À BRAS OUVERTS / MAIN COUPÉE [en fausse page sur une grande feuille de canson noir, avant la première planche de carton avec photographie] /// LA TÊTE / À COUPER // JAMAIS LES MAINS / JAMAIS LES DOIGTS /// BRAS ET JAMBES COUPÉS // LES BRAS TOMBENT / À BRAS-LE-CORPS // LES BRAS TOMBENT / À POINGS FERMÉS // JAMBES-À-BRAS / SANS JAMBES NI BRAS /// LES MAINS VIDES / JETÉES À PLEINS BRAS /// À BRAS BALLANTS / LA MAIN TENDUE / AU CREUX DE LA MAIN / MENOTTES AUX ONGLES /// POUCE MORDU //// AURICULAIRE SOURD /// INDEX AVEUGLE /// ANNULAIRE / ET / MEDIUS / EN ANGLE X / LA NOCE NULLE /// MAIN-TENANT /// MAINS EN DÉRIVE /// AU BRAS D’UNE VERGUE /// À BRAS RACCOURCIS /// LA LANGUE COUPÉE /// IMPOSE LES MAINS /// À TOUR DE BRAS /// UNE AFFAIRE DE SANG / SUR LES MAINS /// UNE AFFAIRE DE MAINS / SUR LES BRAS /// LES BRAS DE SIÈGE /// EN ÉTAT DE. /// BRASIER»

Références

«A BRAS OUVERTS, MAIN COUPÉE», est un texte que l’on trouve dans «APOSTROPH’ APOCALYPSE», Paralipomènes (Le Soleil Noir, 1976), p. 76-77. Fait rare, à l’exception du dernier mot, «BRASIER», et d’un «S», les deux versions du texte concordent exactement. Transcription d’«A BRAS OUVERTS, MAIN COUPÉE» :
«La tête à couper / jamais la main / jamais les doigts // Bras à jambes coupés / les bras tombent à bras-le-corps / les jambes tombent à poings fermés / jambes à bras / sans jambes ni bras // Les mains vides / jetées à pleins bras // À bras ballants / la main tendue au creux de la main / menottes aux ongles // [saut page] Pouce mordu / auriculaire sourd / index aveugle // Annuaire et médius / en angle X / la noce nulle // Main-tenant // Main en dérive / au bras d’une vergue // À bras raccourcis / la langue coupée / impose les mains / à tour de bras // Une affaire de sang / sur les mains / sur les bras // Les bras de siège / en état de»

Remarques

Fait intéressant pour de la génétique du texte, ou simple oubli : il manque une phrase dans la retranscription dactylographiée du texte. «LES MAINS VIDES / JETÉES À PLEINS BRAS», ne figure pas dans la retranscription, mais peut se lire à la fois au sein de l’album et dans la première édition des Paralipomènes, publiée en 1976.

Cet album fait également partie des ouvrages où se révèlent des textes à la mine de graphite sous les encarts lorsque ceux-ci sont enlevés. Comme souvent, ces marques semblent être des repères pour le placement des feuillets calligraphiés «aux petits points».

Aussi, les choix de retranscription, entre texte dactylographié et répartition dans l’album, montrent qu’il n’y a pas de systématique typographique liée à l’étalement du texte : parfois les textes répartis sur les 4 ajours d’une même page sont séparés dans la retranscription par des virgules, parfois par des retours à la ligne, parfois pas du tout.

On peut trouver au dos de certains feuillets – pour peu qu’on les sorte de leurs ajours – des notations aux petits points. Ils correspondent sans doute à une tentative antérieure, laissée à l’état de brouillon, dont le verso vierge du papier a été récupéré pour créer le présent livre. Ces textes partiellement coupés laissent distinguer ce qui aurait pu être une version du poème «À LA SANTÉ DU «MORT»» (Paralipomènes, p. 78-81), un texte qui est significativement juste après «À BRAS OUVERTS, MAIN COUPÉE» dans la chronologie du recueil publié.