LIT-IVRE – Ghérasim Luca

non daté [1962-1963], ex. unique.
– 104 p. ; 21 x 15 x 6 cm ; (8, W) – album de cartes postales, 70 cartes ; texte autographe, écriture cursive sauf titre, mine de graphite sur papier blanc «Extra Strong Laser Jet», 80g.
– couv. carton imprimé et percaline turquoise ; 50 planches, papier fort gris avec encoches.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 088 23.

Détails

Album de cartes postales de 50 planches de papier fort gris, deux encoches à chaque coin.

Couverture carton imprimé et percaline turquoise, dorures sur le premier plat et le dos, quatrième de couverture identique mais sans dorures ; dos, inscription dorée «CARTES POSTALES», motifs végétaux ; gardes en papier fort, autocollant «W» sur la première, autocollant prix et notation numéraire sur la dernière.

70 cartes postales diverses, dont une retournée sur la face écrivable pour le titre (42 photos reconstituant un itinéraire dans une grotte, le reste divisé entre photos de paysages de montagne avec cascade, de chemins ruraux ou urbains, et de photos ethniques ou de lieux d’extravagances).

Textes autographes à la mine de graphite, en capitales, sur carte postale pour le titre, minuscules cursives sur 29 feuillets blancs, de papier «Extra Strong Laser Jet», 80g filigrané, coupé au format carte postale, inséré dans les encoches.

Organisation : 8 feuillets laissés vierges (deux séparés au début, puis 3 doubles pages vers la fin) ; orientation du texte (paysage/portrait) relative à l’orientation de la carte adjacente ; texte systématiquement en vis-à-vis d’une carte postale, sauf le titre ; textes seulement lors de la première section des photographies (itinéraire suivi d’entrée et de sortie de la caverne).

Se fiant au seul principe d’association homophonique, Ghérasim Luca détourne non sans comique les catégories orthographiques ou la variation d’ordre sémantique. Le parcours de l’album opère dans un même mouvement une sortie de la caverne, thème récurrent de l’œuvre de Ghérasim Luca, pour ouvrir sur des envoûtements d’ordre mystique et des marqueurs d’une culture en marge de la norme occidentale.

Transcription

«GHƐRASIM LUCA / LIT IVRƐ /// [feuillet vierge] /// [feuillet vierge] /// lit muable / n’est point sujet à changer /// lit mortel / n’est point sujet à la mort /// lit limité / ne peut être limité /// et de lit limité : on n’a pas conservé la mémoire /// boisson acide / substance simple : lit monade /// commun dans le marais / lit-vie /// tirant sur le noir / lit-vide /// lit légal / contraire à la loi /// lit moral / contraire à la morale /// lit réel / n’est pas réel /// lit réalisable / n’est pas réalisable /// lit-monde / sale et impur /// [suite de 7 photos sans texte] /// lit vrai / cause de grands ravages /// [double page de feuillets vierges] /// point de lit-tige /// lit-dé /// et / lit-mage /// lit respirable /// lit responsable /// lit mobile /// lit-lit mi-table /// lit sans cieux /// [suite de 20 photos] /// [deux doubles pages successives de feuillets vierges] /// [11 dernières photos, dont derviches tourneurs colorisés]»

Références

Mot pour mot (sauf éventuelle coquille, «mémoré») le même texte que «LIT IVRE», Paralipomènes (éd. Le Soleil Noir, 1976), p. 41, dont la transcription suit :
«lit muable n’est point sujet à changer / lit mortel n’est point sujet à la mort / lit limité n’est ne peut être limité / et de lit mémoré / on a pas conservé la mémoire // boisson acide, substance simple : lit-monade /// commun dans le marais : lit-vie / tirant sur le noir, lit-vide // lit légal contraire à la loi / lit moral contraire à la morale // lit réel n’est pas réel / lit réalisable n’est pas réalisable // lit-monde sale et impur / lit vrai cause de grands ravages // points / de / lit-tige / lit-dé et lit-mage // lit respirable lit responsable lit mobile // lit-lit mi-table / lit sans cieux»

Texte également repris dans l’album Point de lit-tige.

Organisation des photographies

Grottes / cavernes, constitution d’un itinéraire vers la grotte par la chronologie des photographies.

Chemins de montagnes / cascades / chemins et routes urbaines et rurales.

Puis mélange de paysages ruraux et de photos ethniques, pour finir sur des photos ethniques (mauresques, derviches tourneurs avec chapeau colorisé, charmeurs de serpent, charmeurs d’oiseaux (à Paris), peuple Sara).

Dernière photo : service postal, charrette tractée par un chien.

ONTOPHONIE PHOTOPHONIQUE et LA PAROLE – Ghérasim Luca

Paris, 1965, ex. unique.
– 50 p. ; 14 x 20 x 5,5 cm ; (ø) – album photo leporello, 50 clichés ; un texte autographe sur chaque face, mine de graphite sur l’album.
– couv. soie tressée ; 25 volets, carton fort blanc.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 085 23.

Détails

Album photo japonais sous forme de leporello de 25 volets, deux suites de textes différentes au recto ou au verso.

Plats recouverts de soie japonaise tressée, bleue et orange passé, usures majeures sur les angles laissant le bois apparent.

Photographies collées sur les doublures de carton blanc du leporello, enluminées par Micheline Catti ; 50 photographies, dont 25 paysages japonais (urbains, ruraux, sculptures, scènes de vie) et 25 scènes de genre autour des geishas et de leur quotidien.

Textes autographes à la mine de graphite directement appliqués sur les pages de l’album ; pour la première face du leporello, lecture horizontale, textes en minuscules sous les photographies, alignés sur le côté proche du pli central ; pour la seconde face, orientation verticale puis horizontale, textes en capitales, sous les photo ; page de titre sur le contreplat, signature sous la première photographie.

L’«ONTOPHONIE PHOTOPHONIQUE» s’envisage pour Ghérasim Luca comme un traitement du texte. Si l’ontophonie est le principe sonore à la base de la pensée de l’auteur – «le terme même de poésie me semble faussé / je préfère ontophonie» (Je m’oralise, José Corti, 2018) –, la photographie y apporte un nouvel écho : après avoir pensé la rupture de la distinction entre scriptural et sonore, ces albums y ajoutent une composante picturale. Les boucles tautologiques comme «LA PAROLE COMME MANIÈRE DE VOIR / LA VISION COMME FAÇON DE PARLER» appuient cette indistinction où son, texte et vision se superposent et concourent sans hiérarchie à l’existence de l’objet-livre.

Transcription

Première face :
«[page de titre] ONTOPHONIE PHOTOPHONIQUE / D’UN MANUSCRIT DE LUCA / (LE TANGAGE DE MA LANGUE) / ENLUMINÉ / PAR / MICHELINE / (L’ILLUMINATRICE) / PARIS 1965 /// [signature] /// comment /// placer /// sur une orbite /// sans cieux /// les prunelles /// sans yeux /// de nos orbites /// sans creux /// [double page vierge] /// les lèvres /// sans bouche /// sous des narines /// sans trous /// [double page vierge] /// l’oreille /// à l’orée de l’œil /// la rétine /// à même le tympan /// le dedans /// entre les dents /// et le dehors /// dedans»

Deuxième face :
«LA PAROLE /// [double page vierge] /// COMME MANIÈRE /// DE VOIR /// [2 double pages vierges] /// LA VISION /// [double page vierge] /// COMME FAÇON /// DE / PARLER /// OU /// BARRER /// [passage au format horizontal jusqu’à la fin] (d’un trait d’union) /// LE BARRAGE /// QUI SÉPARE /// L’EAU /// DU FEU /// ET VOYANT /// D’AUDIANT»

Références

– La première face du leporello est reprise dans le texte «D’audiant à voyant», Paralipomènes (éd. Le Soleil Noir, 1976), p. 43, transcription ci-dessous. Également repris dans l’album COMMENT PLACER SUR UNE ORBITE SANS CIEUX. Ci-dessous sa transcription :
«Comment placer sur une orbite / sans cieux / les prunelles / sans yeux / de nos orbites / sans creux ? // les lèvres / sans bouche / sous des narines / sans trou ? // l’oreille à l’orée de l’œil / la rétine à même le tympan / le dedans entre les dents / et le dehors dedans ?»

– La deuxième face du leporello est reprise et remaniée dans les Sept slogans ontophoniques (éd. José Corti, 2008) p. 71, ci-dessous sa transcription :
«BARRANT D’UN TRAIT / (D’UNION) / LE BARRAGE / QUI / SÉPARE / L’EAU / DU / FEU / LA PAROLE COMME MANIÈRE DE VOIR / LA VISION COMME FAÇON DE PARLER / BARRENT D’UN TRAIT / (D’UNION) / LE BARRAGE QUI SÉPARE / VOYANT D’AUDIANT»

Remarques

Étonnamment, seul le titre du texte Le Tangage de ma langue est repris alors que le titre mentionne «ONTOPHONIE PHOTOPHONIQUE D’UN MANUSCRIT DE LUCA (LE TANGAGE DE MA LANGUE)» (Le Tangage de ma langue est un texte ancien, première édition à 3 exemplaires ca. 1949 avec gravures de Victor Brauner, retranscrit et lu, publié dans le DVD «Comment s’en sortir sans sortir», José Corti, 2001).

DROIT DE REGARD SUR LES IDÉES (SUITE) (vol. 2) – Ghérasim Luca

non daté [1962-1967], ex. unique.
– 104 p. ; 18 x 13 x 5 cm ; (ø) – album de cartes postales, 59 cartes ; texte autographe, écriture cursive, mine de graphite sur dos de cartes.
– couv. percaline imprimée ; 49 planches, papier fort gris avec encoches.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 082 23.

Détails

Album de cartes postales de 49 planches de papier fort gris, deux encoches à chaque coin.

Couverture en percaline motif imprimé style boteh ; dos décollé, volume à demi déboîté, quelques réparations d’époque au scotch sur les encoches arrachés ; gardes papier fort gris.

59 cartes postales des années 1910-1920 réunies en séries suivies (Cours Dupanloup, Message Maritime, Ecole des Arts et Métiers, portraits ethniques).

Textes autographes, écriture cursive, à la mine de graphite, sur 42 cartes postales retournées (dont 4 laissées vierges) ; reproduction de la deuxième moitié du texte homonyme publié par Brunidor en 1967, «illustré par Micheline Catty».

Inscriptions horizontales ou verticales selon l’orientation de la lettre en vis-à-vis ; page de titre autographe à la mine de graphite, en lettres capitales ; agencement presque régulier des manuscrits et photographies, avec, pour chaque double page, une carte postale et une carte retournée et écrite, sauf pour la page de titre, seule, 10 doubles pages de photographies.

Les deux volumes des albums «DROIT DE REGARD SUR LES IDÉES» offrent une perspective inédite sur la genèse d’un des textes majeurs de l’œuvre de Ghérasim Luca. Son parcours éditorial du vivant de l’auteur – entre l’album, la publication de 1967 chez Brunidor, de 1976 au Soleil Noir et de 1989 chez José Corti – peut surprendre autant par la variété des dispositifs d’accueil du texte que par la permanence de sa structure entre les années 1960 et 1980. Comme souvent chez Ghérasim Luca, étiré entre plusieurs médiums (texte, voix, image, film, sculpture, dessin, peinture), le texte s’enrichit de cette diversité par ce que Dominique Carlat appelle un état de «superposition» des modalités du poème (Ghérasim Luca l’intempestif, José Corti, 1998, p. 293).

Transcription

«DROIT DE REGARD / SUR LES IDÉES / ( SUITE ) /// [orientation horizontale] Eux qui normalement / se laissent fasciner / tout de suite /// étaient comme aveuglés / par des larmes secrètes / et des gémissements saccadés / sortaient de leurs orbites /// On comprendra que ce soit là / un exemplaire extrême / à perte de vue /// Quand au long regard /// il n’arrive presque jamais / à pénetrer / dans l’œil de l’idée /// il n’y a d’ailleurs rien pour l’y attirer /// Seuls / les voyageurs à courte vue /// en dépit des choses / plutôt rudes / à l’entrée /// subissent / un traitement / plus doux /// et on les laissent / se retirer /// au bout d’une demi-heure /// [double page photo] /// [lettre vierge] /// ce qui vaut mieux /// que d’être retenu à vie /// On trouve pour certains / un exemple de long / emprisonnement /// C’est l’acte / de cesser de regarder / qui déclanche / le mécanisme de libération /// mais les voyoux / ne procèdent pas toujours / progressivement /// et s’ils se produit / le moindre contre-temps / l’œil de l’idée / ne s’ouvrira plus /// L’idée que j’ai vu / était ainsi /// Son œil était privé / de lumière /// mais / il dégageait une lueur / masquée /// [orientation verticale] qui attirait /// A moins que les glandes / idéatives / ne secrètent quelque suc / invisible / qu’elles peuvent opposer / de temps en temps / les regards entrent / sans rencontrer d’obstacle /// [orientation horizontale] Il ont pour ce faire / à descendre le long du / clignotement / par les deux cercles de / rides raides / qui poussent inclinés / vers le bas /// Les regards peuvent passer / en pressant contre / les exrêmités plus flexibles / mais / il leur est impossible / de revenir en arrière / car ces extrêmités ne sont / inclinées que d’un côté /// Il se trouve alors / dans une petite chambre / au milieu de la vision même /// et tandis que pris de panique / ils font des efforts pour sortir /// ils se couvrent d’images /// Etant donné que la barrière / en haut / ne peut être franchie / il leur faut descendre / à travers la seconde zone de cils / disposé de la même façon que la première / C’est alors que se révèle / le côté fascinant / de la trappe /// car aussitôt qu’une quantité / d’images / suffisante pour émerveiller l’œil / surgit /// les zones de cils se détendent / se contractent / et finalement se recroquevillent /// [orientation verticale] plus rien dans ces conditions / n’empêche les penseurs / de prendre leur liberté /// Il peut passer / deux ou trois jours / avant qu’ils soient relachés /// [2 double pages photo] /// car / déclancher les images / par petits à-coups / ne suffit pas / pour ouvrir l’œil / (la trappe) /// [4 doubles pages de photo] et la distribution de / non-images / doit se faire /// perpétuellement /// [lettre vierge] /// [double page de photos] /// [lettre vierge] /// [deux double pages de photos] /// [lettre vierge, fin]»

Références

Le texte de l’album est le même que celui de la première publication du «Droit de regard sur les idées», chez Brunidor en 1967, puis des Paralipomènes (éd. Le Soleil Noir, 1976), p. 9. Il est scindé en deux volumes dans les albums. Quelques variantes sont à noter.

Variantes majeures

Manuscrit de l’album (gauche) et publication courante (droite):

– «qui déclanche» / «déclancher les images» > «déclenche» (récurrent) ;

– «rides» > «cils» ;

– «les exrêmités plus flexibles» / «car ces extrêmités ne sont» > «extrémités» (même jeu dans l’album POINT DE LIT-TIGE) ;

– «Il se trouve alors» > «ils se trouvent alors» ;

– «Etant donné que la barrière / en haut / ne peut être franchie / il leur faut descendre / à travers la seconde zone de cils / disposé de la même façon que la première» > paragraphe supprimé.

Si certaines variantes orthographiques peuvent relever de l’erreur – celles-ci ne sont pas relevées –, d’autres s’intègrent dans une systématique qui porte à s’interroger sur le caractère délibéré de la faute. D’autres encore, témoignent d’un parcours du texte dans le temps. Bien que l’album ne soit pas daté, ces remaniements légers démontrent l’antériorité de ces manuscrits sur les premières éditions courantes lancées à partir de 1967 avec la publication chez Brunidor.

Organisation des photographies

35 photographies du Cours Dupanloup.

5 photographies de la Messagerie maritime (dont 4 en double pages).

1 photographie de la Bibliothèque nationale.

7 photographie de l’Ecole Nationale d’Arts et Métiers de Châlons sur Marne.

1 photographie de nouveau du cours Dupanloup.

1 photographie de l’Hostellerie Guillaume le conquérant.

Puis 9 portraits (2 des Missions du Sacré cœur au Rajputana, 1 de femmes blanches jouant à la plage, 2 photos ethniques de femmes arabes, 4 «coquettes» déshabillées).

On note un mélange déstabilisant entre des photographies ethniques (dont l’une de deux enfants indiens affamés) et des photographies de corps de femmes charnues, dont les «coquettes», à l’expression tranquille.

DROIT DE REGARD SUR LES IDÉES (vol. 1) – Ghérasim Luca

non daté [1962-1967], ex. unique.
– 104 p. ; 19 x 15 x 6 cm ; (ø) – album de cartes postales, 52 cartes ; texte autographe, écriture cursive, mine de graphite sur dos de cartes.
– couv. percaline crème ; 50 planches, papier fort gris avec encoches.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 081 23.

Détails

Album de cartes postales de 50 planches de papier fort gris, deux encoches à chaque coin.

Couverture en percaline crème, gaufrage typographique «cartes postales» et motifs floraux peints (violet, vert, brun), tachée et brunie, dos décollé, volume à demi déboîté, quelques réparations d’époque au scotch sur les encoches arrachés ; gardes papier fort gris.

52 cartes postales des années 1910-1920 réunies en séries suivies de détails de lieux (Bibliothèque Nationale puis Palais de la Femme puis Cours Dupanloup).

Textes autographes, écriture cursive, à la mine de graphite, sur 48 cartes postales retournées (dont une laissée vierge), reproduction de la première moitié du texte homonyme publié par Brunidor en 1967, «illustré par Micheline Catty».

Inscriptions horizontales ou verticales selon l’orientation de la carte en vis-à-vis ; page de titre autographe à la mine de graphite, en lettres capitales ; agencement presque régulier des manuscrits et photographies, avec, pour chaque double page, une carte postale et une carte retournée manuscrite au dos, sauf pour la première avec une carte volante en vis-à-vis du titre, quatre doubles pages réservées aux photographies, et une double page réservée aux textes.

[présentation sur la fiche du vol. 2]

Transcription

«GHERASIM LUCA // DROIT DE REGARD / SUR LES IDÉES // ILLUSTRÉ / DE / TROIS CHAMBRES PEINTES / PAR / MICHELINE CATTY /// Dans une des régions / les plus raréfiées de l’esprit /// où je campais au pied de la lettre /// à une altitude de nul pied /// plane / un petit nombre d’idées / très particulières /// qu’il eût été dommage / de ne pas saisir /// au vol de mes distractions /// [passage à lecture horizontale] Je faillis ne pas les apercevoir / tant elles étaient creuses / au milieu d’oublis / et de vertiges sans noms /// Une d’entre elles / attira notamment mon attention /// non pas pour / la beauté de sa démarche /// d’une indistinction certaine /// [lecture verticale] mais à cause de ses yeux longs et minces / que j’ai pris pour des antennes de sauterelle /// [horizontale] Je me penchais alors /// et reconnus / une de ces idées / à capuchon vert / qui prennent les hommes / au dépourvu /// Elles ne sont pas égarantes / au contraire /// mais le traitement qu’elles font subir / aux penseurs est si étrange / qu’il faut décrire en détail / le dispositif destiné à les capter /// La paupière du milieu / car elle en a plusieurs /// est inclinée en arrière / à la base /// en sorte qu’elle se trouve / tout contre / la paupière supérieure / et lui est partiellement / accolée /// Deux paupières latérales / sont réunies / sur la moitié / de leur longueur /// de manière à former / comme une fourchette / dressée en l’air /// C’étaient les extrémités / effilées de celle-ci / que j’ai pris pour / les antennes d’une sauterelle /// La prunelle encapuchonnée / s’appuie sur elles /// Ainsi tout l’œil de l’idée / se présente dans la position / inverse du regard /// Il semble également / en veilleuse / car il ne s’ouvre que / rarement /// L’acte de regarder / s’accomplit à l’intérieur / de manière fugitive / et constante /// et lorsqu’il s’accomplit / ne fait que s’avancer / entre les fourchettes /// On ne s’attendait certes pas / mais c’est pourtant à cet endroit / que s’est posé naturellement / mon regard / car il n’y a pas d’autre voie / pour y pénétrer /// L’irritabilité / en fut extrême /// Même / le souffle d’une pensée /// ou / un minuscule / battement de cœur /// le font se retirer / à l’intérieur / comme mû par un ressort /// entraînant / le regard du penseur /// et obturant encore plus / la lourde trappe mentale /// A peine aspiré au fond de l’œil / mon regard entreprit / de se frayer un chemin / vers le haut /// Il fait plus clair / au sommet / là où les extrêmités / des paupières / sont repliées / sur elles-mêmes /// C’est sans doute la raison / pour laquelle j’ai pu voir / mon regard ramper / dans toutes les directions / à la fois /// le seul moyen d’y parenir / étant de n’y plus penser /// [double page photos] /// [double page photos] /// Il n’y avait pas beaucoup / d’espace /// à l’intérieur de l’idée /// Un regard / même de toute petite taille / ne progresse qu’avec peine /// et / tout en grimpant / est induit / d’un fluide léger / que ses mouvements secrètent abondamment /// Toute cette étrange manoeuvre / qui recommencera aussitôt / dans l’autre œil /// ne donne lieu / apparemment / à aucun échange de vues /// [double page de textes, «Post Card frith’s series», lettrage imprimé style art nouveau, manuscrit centré, seule occurrence] Il se peut cependant /// que nos regards trouvent / au double fond de l’œil / quelque peu d’une secrétion visionnaire [fin double page] /// [double page de photos identiques] /// Espérons / que cette compensation / au moins / leur soit accordée /// [double page de photos identiques] /// [carte retournée non écrite, rien en vis-à-vis, fin]»

Références

Le texte de l’album est le même que celui de la première publication du «Droit de regard sur les idées», chez Brunidor en 1967, puis des Paralipomènes (éd. Le Soleil Noir, 1976), p. 9. Il est scindé en deux volumes dans les albums. Quelques variantes sont à noter.

Remarques

Sur la troisième carte postale, «GALERIE MAZARINE – Façade sur la rue Vivienne», notation autographe : «où habita Isidore Ducasse» (Comte de Lautréamont, poète dont l’œuvre et l’attitude est très en vogue chez les Surréalistes).

Variantes majeures

Quelques différences avec l’édition au Soleil Noir, reproduite ensuite chez José Corti et Gallimard, détails de graphie (choix ponctuation en lien avec le dispositif, accents, changement léger de conjugaisons ou de syntaxe). Trois changements intéressants, à gauche le manuscrit de l’album, à droit l’édition courante :
– «Le dispositif destiné à les capter» > «Le dispositif destiné à les captiver» ;
– «Il n’y avait pas beaucoup / d’espace /// à l’intérieur de l’idée» : passage mis entre parenthèses dans les éditions courantes ;
– «Un regard / même de toute petite taille / ne progresse qu’avec peine /// et / tout en grimpant / est induit / d’un fluide léger / que ses mouvements secrètent abondamment» > paragraphe remplacé par «Arrivé en haut / il se frotte nécessairement / contre soi-même / et reste le plus attaché / à sa manière de voir / qui n’est plus tout à fait la même».

Particularités

Seul album en deux volumes.

DÉLIT DE DÉLIVRANCE – Ghérasim Luca

non daté [1962-1963], ex. unique.
– 104 p. ; 18 x 15 x 6 cm ; (5) – album de cartes postales ; texte autographe, lettres capitales, mine de graphite sur 38 bandes de Canson ivoire.
– couv. simili cuir ; 50 planches, papier fort.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 080 23.

Détails

Album de cartes postales, 50 planches de papier fort gris, deux encoches à chaque coin.

Couverture simili cuir bleu d’eau et noire, étiquette papier déchirée au dos ; gardes en papier fort gris ; autocollant «F» à côté de la pastille entre couverture et première garde.

Cartes postales diverses (chiens, illustrations de thèmes récurrents de la poésie de Ghérasim Luca, cartes avec toponymie en légende référant à l’imaginaire de l’enfer), première carte légendée «Béziers – Plateau des Poètes».

Textes autographes, lettres capitales à la mine de graphite, sur feuillets de Canson ivoire, insérés dans les encoches et orientés, suivant le sens des cartes postales en vis-à-vis, verticalement ou horizontalement.

Dimensions et nombre des feuillets : 8,9 x 4 cm pour les 25 bandes horizontales (lecture orientation portrait), 13,8 x 2,3 – 5,6 cm pour les 13 bandes verticales (lecture orientation paysage) ; répartition de l’album en deux parties, 33 premières planches agençant systématiquement textes et images, enchâssement propre, logique réglée, 5 planches vides, puis les 12 dernières planches sont plus chaotiques, feuillets déchaussés, intercalés dans la reliure ; page de titre en dernière page, sur feuille ivoire fine format carte postale.

Graphie de certains E en E ouvert (Ɛ).

Entre les «CRIMES sans initiales» (La Proie s’ombre, José Corti, 1991, p. 58) et le «délit d’être» (Le Chant de la carpe, Le Soleil Noir, 1973, p. 78), le «DƐLIT DƐ DƐLIVRANCE» s’annonce comme l’impératif d’une violence en amont de toute entreprise de libération. Jouant à l’orée du lisible et de l’aberration (sonore et visuelle), Ghérasim Luca travaille à une «formule extatique de la révolte» (L’Extrême-occidentale, éd. Meyer, 1961) qui lui permettrait de se libérer d’un emploi policé de sa langue. Révolte dans la langue, donc, mais en cela ontologique et à la faveur d’une mise en déroute généralisée de la pratique du poème.

Transcription

(quand l’Ɛ manuscrit prend un accent que nous ne pouvons pas reproduire ici, il est souligné)

«MOT-VALISE : / LIBÉRATION /// LIE /// ABERRATION /// LI(Ɛ)-(A)BƐRRATION / FIN ƐT COMMƐNCƐMƐNT ABOLIS / LIBÉRATION /// DÉLIT DƐ DƐLIVRANCE /// LIE /// ABƐRRATION /// LIBƐRATION /// DƐLIT DE DƐLIVRANCE /// LIƐ /// ABERRATION /// LI(Ɛ)-(A)BƐRRATION / SANS FIN NI COMMENCEMENT / LIBƐRATION /// DƐLIT DƐ DƐLIVRANCE /// LIƐ /// ABƐRRATION /// LI(Ɛ)-(A)BƐRRATION / SANS QUƐUƐ NI TƐTE / LIBƐRATION /// DƐLIT DƐ DƐLIVRANCE /// LIƐ /// ABƐRRATION /// LIBƐRATION /// [double page blanche] /// D’ƐCRITEUR /// À ILLUSTRATIF /// LES CRIS VAINS /// D’ILLUSTRATIF /// À L’ƐCRITEUR /// DESSINS À LA MAIN /// DES SEINS À LA MAIN /// LA MAIN À LA BOUCHƐ /// LA BOUCHƐ À L’ORƐILLƐ /// L’ORƐILLƐ SANS «ORƐƐ» / (OEIL) /// L’ORƐƐ AU CŒUR DU BOIS MƐME / BOIT / (JEU DƐ L’ƐCHO) / S’ƐVE /// [5 pages vides] /// AIR À VOILE /// AYANT / L’ƐAU MƐMƐ POUR BOIS /// POUR COMBUSTION /// LA NAVIGUATION /// POUR NAVIGUATIF /// ƐT LƐ NAVIGUATƐUR /// POUR NAVIGATRICƐ /// [une page vide] /// [page de titre :] DƐLIT / DE / DƐLIVRANCƐ»

Références

«LES CRIS VAINS», notation présente dans la partie centrale du texte, est le titre d’une des sections des Paralipomènes (éd. Le Soleil Noir, 1976), p. 32.

«LES CRIS VAINS» est en outre le titre de l’album LES CRIS VAINS. Ces deux albums sont chronologiquement proches (respectivement n°5 et 9) et comportent certaines caractéristiques communes : présence des E ouverts (Ɛ) et même jeu sur les légendes de cartes postales relatives à l’enfer.

Remarques

Comme dans la majorité des albums de carte postale, Ghérasim Luca semble profiter du plus grand nombre de pages dont il dispose pour troubler la lecture du livre par des répétitions sur de longues périodes et des variations ténues.

Trois textes cohabitent sous le programme que constitue «DƐLIT DƐ DƐLIVRANCE» : «MOT-VALISE : / LIBÉRATION» ; «D’ƐCRITEUR /// À ILLUSTRATIF» ; «AIR À VOILE». Trois textes de plus en plus courts offrant une suite sur la même logique de découpe et de variation obsessionnelle.

Organisation des photographies

Première carte : «Béziers – Plateau des Poètes».

Puis cartes montrant des chiens, dont la plupart issues de la «réunion des amateurs du chien de défense & de police en france».

Période creuse, 2 pages vides.

Puis cartes vaguement liées au propos du texte en vis-à-vis (grottes, chevaux, statue sein nus, militaire décoré, «carte postale de 12000 mots»).

Puis suite de trois cartes représentant une femme lascive, un poème amoureux en légende pour chaque carte.

Période creuse, 5 pages vides.

Enfin, 6 cartes, les deux premiers tiers sont des espaces forestiers et parcs avec connotation religieuse et infernales par le nom des localités («Château du moulin Fidèle», «Au Thabor. L’enfer», «Allée du diable», «Allée du Dante») puis deux points d’eau.

NI FILS DE VEUVE – Ghérasim Luca

non daté [1962-1963], ex. unique.
– 58 p. ; 18 x 15 x 8 cm ; (10’) – album photo, 35 clichés ; texte autographe, lettres capitales, «aux petits points», encre blanche sur canson noir ; retranscription sur canson noir, même technique.
– couv. cuir brun frappé ; 25 planches, carton fort ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 086 23.

Détails

Album photo de 25 planches de carton fort ajourées de part en part (1 fenêtre par page, ajours rectangulaires ou ovales).

Couverture en cuir brun frappé, initiales «F.F» sur le premier plat, dos partiellement décollé, coiffe supérieure détachée, cuir usé ; fermoirs métalliques absents ; tranches dorées ; fenêtres encadrées par une dorure ; gardes en carton fin, doublé d’un papier blanc moiré et strié, deuxième garde de carton fin, «Album» calligraphié style victorien.

35 photographies fin XIXe siècle, dont 5 format cabinet, collées sur les planches, et 30 format carte de visite insérées dans les ajours, parfois collées dans leur position ; première photo collée dans l’ajour, excentrée, laisse paraître carton gaufré argenté, «laveuve verdun» ; une double page comprend un portrait ovale d’enfant, collé sur Canson noir apparent, et un portrait de jeune femme, collé à l’encadrement et sur un Canson noir, plus petit format que les autres, positionné en bas du cadre, donne l’impression qu’il tombe de l’ajour ; portrait divers, photos de famille, de soldats, une vieille dame assise.

Texte autographe en lettres capitales, «aux petits points», à l’encre blanche, sur 11 feuillets de canson noir granuleux, format carte de visite insérés dans les ajours vides, feuillet final laissé vierge.

Retranscription du texte sur feuillet Canson noir oblong, coupé grossièrement, glissé en dernière page, même technique d’écriture.

5 occurrences de textes écrits en capitales à la mine de graphite sous les feuillets de Canson noir, dont première page, sur feuillet fin de papier beige (repères de brouillon, non visibles sans bouger les feuillets).

Si les deux dernières planches donnent à voir des familles, c’est bien la solitude potentielle de ces «FILS DE VEUVES» et «FILLES DE VEUFS» en puissance qui imprègne les photographies de cet album. Du moins, c’est ce que suggère ironiquement la signature laissée visible sous la première photographie de soldat : «LAVEUVE VERDUN».

Transcription

«ALBUM /// NI /// FILS DE VEUVE /// ENTRE /// TENU /// PAR / LA FILLE DU VEUF /// NI / FILLE DE VEUF /// ENTRE /// TENUE /// PAR / LE FILS DE LA VEUVE /// AMOUR DE L’OR / FELIN /// [Canson vierge, puis retranscription]»

Références

Même texte que «Ni fils de veuve», Sept slogans ontophoniques (José Corti, 2008), p. 63, dont suit une transcription :
«NI FILS DE VEUVE / ENTRE TENUE / PAR LA FILLE DU VEUF / NI FILLE DE VEUF / ENTRE TENUE / PAR LE FILS DE LA VEUVE // AMOUR DE L’OR FÉLIN»

Remarques

Particularités

Un jeu graphique est mis en place avec les photographies. Pour certaines, l’encadrement de l’album est déchiré pour laisser paraître la signature du photographe ou son gaufrage décoratif, pour d’autres, elles sont collées en pleine page, en outre, l’une d’elles est coupée pour mimer son enfoncement dans son encadrement.

Organisation des photographies

Hommes, dont soldats, et garçons.

Femmes et filles.

Les deux mêlés, jusqu’à aboutir à une photo de mariage d’un soldat en costume militaire, puis une photo de famille d’un autre soldat jeune et enfin une vieille femme seule, assise.

« MOT » – (SANS QUEUE NI TÊTE) VALISE – Ghérasim Luca

non daté [1962-1963], ex. unique.
– 32 p. ; 23 x 19 x 6 cm ; (N’) – album photo, 34 clichés ; texte autographe, «aux petits points», lettres capitales, encre blanche sur Canson noir ; 27 dessins «aux petits points».
– couv. cuir noir ; 15 planches, carton fort gris ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 071 23.

Détails

Album photo de 15 planches de carton fort, grises ajourées de part en part (1 ou 2 fenêtres par page).

Couverture cuir à gros grain, noir ; fermoir métallique complet et fonctionnel ; coins renforcés, emblème centrale et cabochons métalliques ; tranches dorées ; reliure partiellement décollée, premières et dernières pages mobiles ; une seule garde au début du livre, carton fin, jauni, motif bouquet de fleur, détachée de la reliure ; degré d’usure important.

34 photographies et illustrations XIXe siècle, portraits (hommes, femmes, enfants, seul ou à deux) agencées par ressemblance, degré d’usure ou par doublons.

Textes autographes en capitales, «aux petits points», à l’encre blanche sur 16 feuillets de Canson gris granuleux, découpés au format carte de visite ou cabinet en fonction des ajours, variations entre caractère de corps gras ou maigre.

Cet album mène aux portes de l’humour potache. Qu’il s’agisse de la dernière page grivoise ou de la source extravagante pour convoquer Virgile, un pas semble séparer l’énigme de la blague. Un lieu d’explication propre au surréalisme, peut-être : l’humour amoral pour que la «MORT RÂLE». Autrement dit, une manière de regarder la mort dans les yeux par les détournements comiques et les déplacements dans le langage (voir Dominique Carlat, «La postérité de l’humour», Ghérasim Luca l’intempestif, José Corti, 1998 p. 354).

Transcription

(en gras, les caractères manuscrits en corps gras dans l’album) :
« «MOT» – / (SANS QUEUE NI TÊTE) / VALISE /// SUIVI DE / «MOTS» / (SANS TÊTE NI JAMBES) / RENVERSÉS /// À DOUBLE FOND /// FLEUR /// FLÈCHE-HEURE /// FOU /// OUF /// FEU /// OEUF /// MORT /// RÂLE /// LE BOEUF / MUE / GIT /// «… MAIS IL A LE REPOS, L’AIR / LA PAIX EN TOUS LIEUX, // LA BONNE VIE À QUI / L’ON A FAIT CONFIANCE // DES GROTTES ET DES EAUX / LA FRAICHE SOURIANCE // ET LE BOEUF QUI MUGIT…» // VIRGIL / (GEORGIQUE, II, 458) /// EXTRAIT DE / «CAMPAGNE ET JARDINS» / REVUE ÉCONOMIQUE FRANCO-SUISSE / NUMÉRO 3 – 1960 /// ENTRE «CLOÎTRE ET LATRINE» / DONT PARLAIT / (BOSQUET, LE MONDE) // LA «CONCUBINE» / SANS CON NI QUEUE // DE L’AUTRE CÔTÉ»

Références

Le procédé d’écriture (encre blanche sur canson gris) est identique à l’album TIR À L’ARC-ENFER.

On trouve un certain nombre d’accointances entre ce texte et la deuxième suite de la section «Paralipomènes», Paralipomènes (éd. Le Soleil Noir, 1976), p. 87 : «mot-valise à triple fond […] apostrophe de «fond»… / ou de «mort», / sans queue ni tête» > ««MOT» – / (SANS QUEUE NI TÊTE) / VALISE /// SUIVI DE «MOTS» / (SANS TÊTE NI JAMBES) / RENVERSÉS /// À DOUBLE FOND».

Comme indiqué par Ghérasim Luca, le poème cité est de Virgile et se trouve bien dans le N°3 de 1960 de la «Revue économique franco-suisse», p. 126. Suit, le poème intégral, en gras la partie citée par Luca :

« Oh ! trop heureux vraiment, s’il savait son bonheur,
Serait le paysan ! Sans querelle et sans heurt,
Terre vient le combler de toute subsistance.
Il n’a point de palais dont la fière apparence
Cache mal le flot noir des clients agités.
Il ne peut caresser les panneaux incrustés,
Les lourds tapis dorés ni les bronzes d’Ephy,re.
De laine sans teinture il lui faut se suffire
Et l’huile à la cannelle est trop chère à ses yeux.
Mais il a le repos, l’air la paix en tous lieux,
La bonne vie à qui l’on a fait confiance,
Des grottes et des eaux la fraîche souriance,
Et le boeuf qui mugit
, et le somme à midi
A l’ombre du vieux tronc, mollement assoupi.
Il débûche au fourré le sanglier sauvage,
Durcit patiemment sa jeunesse à l’ouvrage,
Apprend l’austérité des fiers renoncements,
Et le respect des dieux et l’amour des parents,
C’est chez lui que Justice aurait vécu sur terre…!»
(Géorgiques II 458)

L’ANGE «JE» – Ghérasim Luca

non daté [1963-1970], ex. unique.
– 34 p. ; 17 x 13 x 4 cm ; (21’) – album photo, 20 clichés ; texte autographe, mine de graphite sur l’album et encre blanche «aux petits points» sur canson noir.
– couv. cuir rouge frappé ; 15 planches, carton fort ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 077 23.

Détails

Album photo de 15 planches de carton fort, ajourées de part en part (1 fenêtre par page).

Couverture de cuir rouge frappé, tranches dorées ; fermoirs métalliques absents, trois des quatre tenants restent mais pas les accroches ; gardes en papier fin strié et gondolé.

20 photographies fin XIXe, format carte de visite, différents portraits (hommes, femmes, femmes âgées, bustes ou plain-pied, assis et debout) ; seules les trois photographies issues du photographe A. C. BAUDELAIRE ont le verso visible (pas de photo ou de feuillet de l’autre côté de l’ajour), elles sont significativement disposées, en première page (de dos, de sorte que la première page fasse paraître «Baudelaire») et en double page entre les pages 3 et 4.

Quelques photographies légèrement modifiées au stylo à bille noir ou à la mine de graphite.

Pour les deux premiers tiers de l’album : texte autographe, à la mine de graphite, en capitales, sur la partie inférieur des doubles pages, à cheval sur le pli central ; à partir du dernier tiers de l’album : texte autographe, «aux petits points», en capitales à l’encre blanche sur 6 feuilles de papier canson noir, format carte de visiste, inséré dans les ajours sans photos ; dernier ajour : rempli au verso par un feuillet de canson noir vide.

Retranscription du poème en capitales à la mine de graphite sur le recto de la dernière garde.

Le «,,JEU’’ sans ,,U’’ /// (NI ,,T’’) de L’ANGE «JE» est un jeu de piste en déroute. L’unité de l’album, du texte, du sens et du rapport qu’engagent texte et photographie, est mise à mal par l’irruption spontanée des données, qui à la fois s’attirent entre elles et se repoussent. «Tu» et «je» s’emmêlent, dans ce jeu que l’album suivant (DÉ-MONOLOGUE HORS DE SOI, n°22’) annonce comme une «SCIENCE DE LA PERTE / DE SOI».

Transcription

(« | » = indique un passage de la page de gauche à la page de droite ; le texte souligné dans la transcription est écrit aux petits points blancs sur noir)

« L’ANGE «JE» /// ENJEU | PURULENT /// TUE | SANTÉ /// ,,J | E‘‘ / EN | ,,JEU‘‘ PUR /// ,,U‘‘ | LENT /// (,,TU‘‘ SA | NS ,,T‘‘) /// ,,JEU‘‘ S | ANS ,,U‘‘ /// (NI | ,,T‘‘) /// SANS « JE » /// NI « TU » // LA SUPÉRIEURE / VIRGULE / ( ’ ) /// LE SUPÉRIEUR / INCONNU / ( ) / EN / « TÊTE À TÊTE » / SANS « T » NI « É » /// À SANTÉE NIÉE /// [retranscription autographe, mine de graphite, au recto de la dernière garde :] ENJEU PURULENT / TUE SANTÉ / ,,JE‘‘ / EN ,,JEU‘‘ PUR / ,,U‘‘ LENT / (,,TU‘‘ SANS ,,T‘‘) // ,,JEU‘‘ SANS ,,U‘‘ / (NI ,,T‘‘) // SANS ,,JE‘‘ NI ,,TU‘‘ // LA SUPÉRIEURE VIRGULE ( ’ ) / LE SUPÉRIEUR INCONNU ( ) / EN ,,TÊTE À TÊTE‘‘ / SANS ,,T‘‘ NI ,,É‘‘ / À SANTÉE NIÉE»

Références

L’ANGE «JE» paraît être une version réduite de «Paralipomènes (fin)», Paralipomènes (éd. Le Soleil Noir, 1976), p. 88. Ci-dessous, la transcription de «Paralipomènes (fin)», en gras, les passages communs :
«PARALIPOMENES (fin) // enjeu purulent tue santé / «je» / en «jeu» pur «u» lent («tu» sans «t») / sans «je» ni «tu» // non-androgyne, la rebelle gynandre / apostrophe l’utopie établie // en «je» qui se perd en «jeu» / «u» seul survit (sur-vie) / «u» pur et lent (pur élan) / éperdu en «tu» sans «t» // «u» chute à vol d’oiseau (-mouche) / «u» chut! en air’ d’aigle-foie // La supérieure virgule ( ’ ) / Le supérieur inconnu ( ) / en « tête à tête » / sans « t » ni « é » / à santée niée».

– «EN / «TÊTE À TÊTE» /// SANS «T» NI «É» // À SANTÉ NIÉE» est une notation récurrente dans les albums, qu’on retrouve dans les albums APOSTROPHE D’ÊTRE, TIR À L’ARC-ENFER et L’OBJET DU REFUS.

Remarques

Le seul passage exclusif à L’ANGE «JE» est le suivant : «,,JEU’’ sans ,,U’’ /// (NI ,,T’’) /// SANS «JE» /// NI «TU»».

L’emploi des différents guillemets correspond à des différences de techniques d’écriture. Les guillemets [,,’’] sont utilisés en Roumanie, les [«»], sont dits «à la française».

Particularités

La première partie du texte est manuscrite à la mine de graphite en bas de page, à cheval sur le pli central.

Changement de technique, du manuscrit à la mine de graphite au manuscrit «aux petits points» blancs sur canson noir.

Retranscription du texte non pas sur un feuillet mobile, comme il est fréquemment fait, mais à même la dernière garde.

Le dos de seulement trois photographies est laissé apparent, tous trois portent la mention du photographe «A. C. BAUDELAIRE».

LE TRAVAIL POETIQUE – Ghérasim Luca

non daté [1962-1963], ex. unique.
– 36 p. ; 17 x 14 x 6 cm ; (17’) – album photo, 22 clichés ; exte autographe, «aux petits points», lettres capitales, encre blanche sur canson noir ; retranscription sur feuillet mobile, même technique.
– couv. basane chagriné noir ; 16 planches, carton fort ajouré.
Fonds Ghérasim Luca, donation Micheline Catti ; inv. n° 076 23.

Détails

Album photo de 16 planches de carton fort, ajourées de part en part (1 fenêtre par page).

Couverture de basane chagriné noir, nervuré au dos ; dorures sur l’intérieur des chasses ; loquet métallique entier et fonctionnel ; gardes en carton rigide, blanches avec motifs végétaux/floraux dorés.

22 photographies XIXe siècle dont 21 format carte de visite, et 1 plus grand format collée à la planche (et une collée sur Canson noir).

Textes autographes «aux petits points» blancs, lettres capitales, sur 8 feuillets de Canson granuleux noir format carte de visite (dont deux laissés vides), insérés dans les ajours ; sous les feuilles Canson noir (sauf première planche) feuilles fines, crème, avec texte identique (sauf retours à la ligne) à la mine de graphite, en capitales (non visible sans sortir les feuillets noirs des fenêtre).

Retranscription autographe du poème, à l’encre blanche, «aux petits points», avec ajout d’un paragraphe, sur feuillet mobile de Canson noir granuleux, même largeur (6,5 cm), plus long (14,7 cm), glissé entre la dernière page et la garde.

En tant que «sorcier poétique-politique» (L’Extrême-occidentale, José Corti, 2013, p. 14), Ghérasim Luca formule un continu entre ancrage amoureux et politique au sein du poème. Une tension tient le poème de part en part entre sa destination amoureuse, contractant un échange gratuit, non productif, et ses conditions d’exécution, dans un monde légiféré par l’échange marchand.

Transcription

«LE / TRAVAIL / POÉTIQUE /// ÉTANT / DESTINÉ À L’AIMÉE /// [canson vide] /// [canson vide] /// AU M’ONDE / FONDAMENTAL /// L’AMOUR / EST / INCOMPATIBLE /// AVEC LA LOI /// DE LA DISTRIBUTION DES MARCHANDISES /// [retranscription sur feuillet mobile :] LE TRAVAIL POÉTIQUE / ÉTANT DESTINÉ À L’AIMÉE / AU M’ONDE FONDAMENTAL // L’AMOUR EST INCOMPATIBLE / AVEC LA LOI DE LA / DISTRIBUTION DES / MARCHANDISES // REDUIT / À LA MISERE NOIRE / LE TRAVAILLEUR DE / FORCE CRIE / AUX ASSASSINS»

Références

La pastille collée en première garde nous montre que cet album est le n°17’. Il précède INDICIBLE INDICE CIBLE, n°18’. Une continuité s’installe entre ces deux albums : le premier discute la destination du poème à l’aimée, le second réalise cette déclaration.

Particularités

La retranscription manuscrite comporte un paragraphe supplémentaire par rapport au texte du corps de l’album.